1. Le temps des moniales (1230-1464)

En 1230, le seigneur de Rochefort Gilles de Walcourt cède son alleu de Saint-Remy à une communauté de femmes. Sans doute s’agit-il de mulieres religiosae (femmes pieuses) comme il s’en regroupe beaucoup à cette époque, spécialement dans le diocèse de Liège auquel appartient alors le pays de Rochefort. Le monastère est fondé sous le nom de Secours Notre-Dame.

Il ne subsiste pratiquement plus rien aujourd’hui des premiers bâtiments.

Très tôt, ces dames se rattachent à l’ordre cistercien fondé en 1098 et illustré par saint Bernard. Les moniales occupent les lieux durant plus de deux siècles. Malheureusement, la ferveur des premiers temps s’affadit progressivement. Le déclin est à ce point déplorable qu’en 1464, les supérieurs cisterciens décident de déplacer nos moniales à Félipré, près de Givet. En échange la communauté masculine qui s’était installée là vient prendre possession de ce Secours Notre-Dame qu’on a de plus tendance à désigner du nom de Saint-Remy, le toponyme originel.


2. Les moines d’Ancien Régime (1464-1791)

Les nouveaux venus apportent un second souffle à la spiritualité des lieux.

Au fil des ans, ils consolident le domaine et les biens légués par les moniales : constructions, acquisition d’un surcroît de terres et de dîmes, exploitation de minières, ouverture d’une carrière de marbre (le fameux marbre de Saint-Remy)…

L’histoire ne les ménage pourtant pas. A l’occasion des guerres de religion du XVIe siècle, les calvinistes dévastent l’abbaye en 1568. Quant au siècle suivant, on le nomme chez nous siècle de malheurs : c’est le temps de la grande misère qu’amènent notamment les épidémies de peste, mais surtout le retour en force de la guerre et de ses brigandages. En 1651 et 1652, un corps de Lorrains met à nouveau l’abbaye à sac. L’année suivante, ce sont les gens du prince de Condé qui occupent les bâtiments. Les moines en sont réduits à courir se réfugier périodiquement derrière les remparts de Marche-en-Famenne, dans un refuge dont ils y ont fait l’acquisition.

Mais nos moines relèvent leurs ruines avec une admirable obstination. La devise de l’abbé Philippe Fabry en témoigne: Curvata resurgo (Courbée, je me redresse). Encastrée dans un mur avec le blason de cet abbé, elle est encore visible aujourd’hui à ce qui fut la ferme abbatiale reconstruite en 1664. C’est là le premier de nouveaux bâtiments qui vont s’ériger sans plus désemparer dans les années suivantes, portés bientôt par l’élégance caractéristique du XVIIIe siècle : tourelle du porche, église, grange, quartier de l’abbé, quartier des hôtes, communs, moulin…


3. L’éclipse (1791-1887)

Mais les signes avant-coureurs du renversement de l’Ancien Régime se font de plus en plus alarmants. Les ordres contemplatifs étant particulièrement menacés, nos moines se protègent dans un premier temps en obtenant du pape une bulle de sécularisation : de cisterciens qu’ils étaient, les voilà devenus chanoines réguliers en 1791. Ils le resteront jusqu’à ce que la Révolution française les disperse.

En 1805, le domaine est aux mains de laïcs. Le commissaire républicain Louis Joseph Poncelet s’en est emparé à peu de frais. Il démolit l’église et une partie des bâtiments conventuels dont il récupère les matériaux pour se construire des immeubles à Rochefort. Notamment, à la rue d’Austerlitz, une ferme qui, un jour, se transformera en orphelinat avant d’abriter les locaux de notre actuel Accueil Famenne : lente métamorphose, combien symbolique ! de pierres tout imprégnées de la prière monastique en un centre rayonnant de généreuse fraternité.

Le bien passe ensuite aux mains de trois propriétaires successifs avant d’être racheté en 1887 par l’abbé Victor Seny dont le projet est d’y ramener une communauté religieuse.


4. La restauration (de 1887 à nos jours)

C’est la communauté monastique d’Achel, à la frontière hollandaise, qui accepte finalement de créer une fondation dans le domaine de l’ancienne abbaye. Ces religieux appartiennent à une branche cistercienne réformée sous le nom de trappistes.

Prenant pour devise le Curvata Resurgo qu’elle trouve dans les murs restés debout, la nouvelle équipe reconstruit en quelques années une église et des bâtiments conventuels.

Le recrutement va bon train. En 1931, cette communauté néerlandophone frôle chez nous le pic des 80 membres.

Carrière, minière et privilèges religieux de l’Ancien régime ayant été perdus, l’abbaye vit d’abord presque exclusivement de la culture et de l’élevage. Il y a bien là une petite brasserie dont les premières traces remontent à 1595. Mais, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, sa production dépasse à peine la consommation interne. Il faut attendre l’après-guerre, quand les petites exploitations agricoles sont sévèrement mises en péril par le renouveau économique, pour voir les moines renoncer progressivement à l’agriculture et envisager une production brassicole industrielle. Le véritable décollage de la brasserie actuelle ne date que de 1952.

Mais la crise suscitée par cette Seconde guerre n’est pas seulement d’ordre économique. La mutation étant tout autant culturelle, la spiritualité s’en trouve remise en question ici comme ailleurs. Alors que l’ascèse légendaire des premiers trappistes se fondait sur l’obéissance aveugle aux règlements cisterciens, de nouvelles orientations se dessinent. Elles se concrétisent au concile Vatican II (1962-1965), proposant à chaque abbaye une plus large autonomie, et, à ses moines, une plus grande prise de responsabilité personnelle dans leur cheminement intérieur.


Bibliographie

A. FOURNEAU, L’abbaye Notre-Dame de Saint-Remy à Rochefort : Histoire d’une communauté cistercienne en terre de Famenne, 239 p., 160 ill., Rochefort, 2002.